—Gaming selfie : vivre le “je” video – L’élitisme en vain (part2)

L’élitisme en vain est un long récit, à la fois ethnologique, passioné et insultant, sur la façon de jouer et d’appréhender les jeux vidéo pour un snob en 2013. Lire ici la part1.

J’ai tellement de trucs à évoquer dans cette histoire d’élitisme en vain qu’il n’y a même plus besoin que je travaille dessus. Je n’ai plus qu’à le gerber et trouver une stagiaire pour nettoyer ça. Je dois avouer : il faudrait que je m’enregistre sous la douche et laisser un podcast là, sans montage ni pression. Sous la douche, tout ce que je sors est cent fois plus pertinent que le ressassé qui a du mal à sortir des brouillons gmail. Ce doit être lié au fait de se décalotter la bite, et peut-être je ne me décalotte pas assez la bite devant le curseur clignotant. Parlons aujourd’hui d’une pratique de consommation du jeux vidéo qui semble émergente, car pas trop pigé par les annonceurs, mais qui anime avec passion les communautés qui la pratique, pour le moment, en vain : le streaming.

Dans son bouquin “Extra Lives – Why video games matter” Tom Bissell part de sa propre expérience sur les jeux video et dit que c’est génial parce qu’on est dedans et qu’on vit les choses vraiment. Et qu’on en parle ensuite avec des copains ou ses enfants, et que c’est addictif. Je résume vite fait, j’ai le bouquin en anglais et je l’ai lu il y a deux ans : un cadeau d’anniv et passé la lecture hâtive je n’ai pas voulu replonger dans cette mélasse. Le bouquin a eu un bon accueil de l’élite snob intellectuel du jeux vidéo parce qu’il “remet les choses à sa place”. Mais Tom ne parle que du jeux vidéo mainstream comme si moi je me lançais, après avoir vu Expendable, dans la défense du cinéma comme support artistique et métaphysique majeur. Seul fait intéressant qui vaut une citation : Tom Bissell se met lui même en scène et raconte, pad à la main, son expérience à la minute sur Fallout 3 par exemple. Avec une fausse naïveté caractéristique. En 2013, une question se pose alors : “Pourquoi t’as pas streamé?” c’est vrai quoi, au lieu de gâcher du papier et nous infliger ta prose : “pourquoi t’as pas streamé?”

Quand je jouais au MMO, la fin du fin de l’égocentrisme était de produire soi-même une petite vidéo “roxor” à partir de séquences de mes sessions de jeu, d’y foutre une bonne musique sur Windows Movie Maker, et de trouver un ftp pour l’uploader afin de la mettre sur le forum JeuxOnLine. Ensuite venait la haine ou l’amour et je rentrais chez moi la vie ratée, lisant ici et là le no skill que j’avais. Ces vidéos n’ont plus aucun sens quand on les revoit, elles nous apprennent rien, ni sur le jeu, ni sur moi – sauf à connaitre ma playlist à 17 ans ; et je vois mal l’archéologue, et encore moins le sociologue, s’attarder sur mon avatar en 360p. J’ai arrêté le MMO le temps de valider un diplôme rapidos, de me marier à la bien, de faire un enfant coolos et quand j’y suis revenu, sur FF XIV 1.0, et qu’on attendait notre “tank” sur le TeamSpeak, je remarquais une activité bizarre.

TeamSpeak est un chat vocal et il permet, pour un donjon par exemple, de se donner les instructions plus rapidement qu’à l’écrit. L’un de nos mages décrivaient avec détail chaque action qu’il entreprenait : « donc là on attend notre tank pour le donjon – alors j’enlève mon stuff et je demande à ce qu’on le répare – et là on fait des “/salute” – FF XIV a pas mal de supers “emote”, elles sont utilisés souvent pour les quêtes et un peu pour le roleplay, comme récemment avec l’ajout de /pray ». Et je lui disais mais qu’est ce tu fous à parler tout seul ? “Je stream notre soirée”. Comment ça ? “Bah j’ai 100 personnes qui regardent et je leur explique ce qu’on va faire”. Donc c’était génial, sur ustream, je me voyais entrain de /wave et des mecs sur le chat disaient “ah trop mignon quand il wave”. Je devenais fou, car j’étais cette fois ci dépassé. Le stream, durant ma “pause” sociale, était réservé aux commentateurs, aux grosses lans, aux évènements. Le débit de nos connexions nous permettait de faire exclusivement de l’audio – de la radio, et on ne pouvait streamer de la vidéo qu’à ces événements riches en bande passante.

L’évolution de nos connexions internet n’a, selon moi, pas suffi à l’explosion du “gaming selfie”. On remarque alors que le streaming “perso” est apparu en même temps que les MMO sont devenus tout pourris, et que les licences cools avaient dépassé les 3 épisodes. L’ennui est devenu la raison du streaming. On se fait tellement chier à jouer, qu’on a décidé de partager cet ennui avec d’autres qui doivent s’ennuyer encore plus que nous. Le mec avait donc 100 personnes qui le suivaient d’un oeil pour voir le boss, ou juste faire des vannes sur le chat et comme on attendait le “tank”, il ne voyait que moi et le décor du jeu. Ce que n’importe qui d’autres pouvaient voir en se connectant tout simplement… au jeu – il était dés lors en “free to play”. 100 personnes étaient donc là à attendre notre attente. Mais ce qui me sidérait le plus, c’était la mise en scène ou à proprement parler la “réalisation” de son stream : un grand espace réservé à la capture de la fenêtre de jeu (gaming), un carré (en haut à droite) reservé à la capture de sa webcam : sa tête (selfie) et un petit rectangle avec des liens vers sa chaine youtube ou son twitter (social).

Mon compagnon faisait d’ailleurs parti d’une team de “streamer” qui proposait comme ça des sessions de jeu aux ennuyés de l’internet. Sa team de streamer allait au delà de la guilde, du roleplay, du jeu, du scénario. Il jouait avant tout pour streamer, moins pour jouer. Ce plaisir du stream dépassait alors le plaisir d’être là : on comprend que ça devient très vite tout et n’importe quoi. Et on se retrouve avec une vidéo où le mec nous dit que là il va sauter sur ce bloc ou peut-être faire cette quête avant celle-ci. Et si il joue comme un sac, il dit “ahaha j’suis un sac” – ou n’importe quels termes de meta-langage lié à son jeu actuel ; et des smileys apparaitront sur le chat au milieu d’emote “/cheer” “/cheer”. Car au sein de ce spectacle de l’ennui, le spectateur cherche à attirer l’attention du streamer, et j’en cherche encore les raisons. D’autres streamers s’essaient d’apporter un angle, de l’humour, de l’ironie-web, mais très vite, rattrapé par le jeu, ils laissent les images parler et font de l’audio ce “euuh” constant du mec qui réfléchit à ce qu’il va dire. Mais si 99% de ce spectacle n’a aucun intérêt, c’est pour les 1% que je suis là. Et à moi, de me souvenir, par exemple, d’une vidéo maintenant supprimée. Un mec sur Modern Warfare 2. Un jeune rebeu qui se présentait comme étant Mustapha. Il faisait des vidéos tuto pour roxer, et un jour, sa dernière vidéo, il racontait sa vie. Commercial chez huis clos, il disait qu’il était crever, qu’il n’avait même pas envie de jouer. Et il faisait le point de sa journée, en live, avec cet air blasé du mec fatigué et à l’écran les kills s’enquillaient, et on voyait, quand il jetait un coup d’oeil à ses stats, avec ce geste réflexe caractéristique du gamer, qu’il défonçait simplement tout le serveur. Ce paradoxe du blasé hautement skillé, de le voir raconter les difficultés de son quotidien en détruisant ses ennemis avec facilité était passionnant et je n’ai pas eu le temps de le contacter qu’il avait déjà delete sa chaine. Si tu me lis Mustapha.

De ustream ils sont maintenant tous sur twitch.tv, qui monopolisent les streams mondiaux et monétisent peu à peu tout ça. Les annonceurs ne se précipitent pas, mais les développeurs et studios l’utilisent déjà comme support de comm’ pour présenter la beta/alpha de leur jeu sans se taper un meeting E3 cher et éreintant.

À l’instar du myspace angle, voici donc le gaming selfie, où l’on ne joue plus pour jouer, pour tater du pad et du clavier, mais pour être vu “en train de”. Aucun exploit réalisé : L’expérience de jeu ne suffit plus à la satisfaction du joueur. Il cherche donc l’ivresse dans une représentation fantasmée de son avatar à travers un spectacle personnel, souvent lié à son profond ennui. L’avatar proposé par le scénario n’est qu’un prétexte pour le joueur, il a beau demander des univers toujours plus profonds, du réalisme, de l’identification, il n’en a au fond rien à foutre, tant qu’il a un jeu à streamer de 21h30 à 00h30. Le streamer, aussi passionné qu’il soit, tue avec sa naïveté l’intérêt du jeux video en le transformant en un spetacle audiovisuelle classique et semi-passif. Il a troqué son plaisir de jeu pour l’animation d’une communauté de 10 chateurs et se complait dans sa cours des doubles circonflexes. C’est affreux dans un sens et il semblerait que cette vision domine maintenant et que pour apprécier les jeux vidéo, il faut se mettre en scène au delà de son avatar et de la volonté des développeurs : non pas pour proposer une vision poussée du jeu, de ses glitchs, mais juste pour se montrer. On a vu récemment que la PS4 propose un bouton share, dont on comprend qu’il sera utilisé pour capter un instantané et le partager à sa “communauté”. Si c’est le cas, ce bouton “share” a déjà un train de retard. Pour s’inscrire dans le présent Sony aurait du lui préférer un “Stream” et ainsi former un réseau informe et inquiétant de joueurs ne cherchant rien d’autres que l’excitation, trop humaine, d’être vu.

Baseball Selfie

Note de fin: Pour être complet sur twitch, cela va de l’évènement progaming à ma petite soeur sur Léa passion mode, en passant par les superplayers ou speedruners en “training”. Je reviendrai sur ces derniers dans un autre article spécifique sur les niches : Au contraire de la majorité des streamers, ces fous furieux arrivent à transcender notre passivité en la remplaçant par de la frustration.