—Superplay, speedrun, 1cc : du caritatif au trust des conventions ? – L’élitisme en vain (part3)

L’élitisme en vain est un long récit, à la fois ethnologique, passioné et insultant, sur la façon de jouer et d’appréhender les jeux vidéo (erratum juillet 2013 : ET DE PLATEAU) pour un snob en 2013. Lire ici la part1. Lire ici la part2.

TL;DR ? Les “teams superplay” s’organisent pour sauver les conventions des cosplay Naruto/FFXIV et du manque de spectacle, en faisant mine de ne pas être au courant.

Dans les films marquants de mon enfance, il y a “Toto le héros” (sur l’amour incestueux et l’enfance volée par la mort tragique de sa sœur) et il y a surtout “The Wizard” (VideoKid en France) qui raconte l’histoire d’un gamin, lui aussi traumatisé par la mort tragique de sa sœur, participant à des concours de jeux vidéo dans l’Amérique profonde. La scène finale est d’ailleurs une “race” (une course) improbable sur Super Mario Bros 3 (de Nintendo) où l’enfant découvre les flûtes magiques sans n’avoir jamais vu le jeu de sa vie. Le studio Universal, avec l’accord de Nintendo et donnant une vision romantique de la “warp zone”, ne se doutait pas qu’en fait on était tous punk et qu’au fond tes flûtes on n’en pas besoin car on ira profiter d’une texture que ton développeur n’avait pas prévu après avoir limé la croix directionnelle de nos manettes pour fluidifier les mouvements. Fdp de studios. Glitch power.


The Wizard (VideoKid) – La finale du tournoi… par Lakun

Guillemet Bizarrement guillemet ; jusqu’ici dans mon récit de cette élite du jeux dont tout le monde s’en bat : il n’y a très peu de meuf, dans les films ce sont des soeurs mortes, dans la vie quelques pixels sur xhamster qui se font ramoner – juste pour info, on verra ça plus tard. Guillemet Heureusement guillemet, il n’y a que des handicapés de la vie qui ont redécouvert l’humanité en claquant des jumps sur des lieux qu’une machine n’a pas le temps de calculer. L’imaginaire du superplay c’est ça, 3 péons qui vont plus vite qu’une calculette, 2 autres copycats qui volent les tricks et les améliorent grâce à leur capacité d’exécution métronomique et 100 autres qui vont regarder cela quotidiennement sur twitch.tv (cf part2 – gaming selfie : vivre le je video).

Ce week end (de fin juillet 2013), s’est déroulé une grande messe du speedrun U.S. nommée sobrement : summer games done quick. L’idée est de claquer un marathon, jour et nuit, de speedruns en live sur les interwebs et de récolter des dons (plus de 250k$ récoltés) pour médecins sans frontières. Contre un don quelques lots sont offerts ou la possibilité d’une dédicace dans le nom du perso (dans FFIV ou zelda par exemple) ou du choix d’un vêtement (souvent ridicule) pour le runner. Cet événement est organisé par la Speed Demo Archive qui centralise une communauté, globalement anglophone, adepte du viol de cartouches et autres softwares par gens pressés mais, paradoxalement, assez patients pour se retaper 8000 fois un fail/un glitch/des rage reset. On a pu suivre ça en France grâce à l’action combinée du nesblog (specialistes de la vulgarisation et médiatisation des Tool assisted speedrun ou live speedrun) et de MisterMV (speedruner essentiellement sur FFVI/Super Meatboy et streamer “entertainer”) qui se sont relayés en marathon avec d’autres casters : juste pour le fun.

Nerds

Si vous n’en avez pas entendu parler c’est normal. Dans la presse spécialisée très peu d’écho, quelques blogs niches ont forcément relayé (dont le podcast shmup.com écouté par dix personnes dont moi trois fois) et pas besoin d’en trop demander à la presse généraliste faussement concernée, faussement nerds (inrocks ou ecrans.fr) qui en parleront dans 25 ans avec une approche un peu socio, lol et particulièrement chiante. Peut être que la chaîne nolife l’évoquera quand ils auront 5 minutes (plutôt 5€ krkrkr) via un Extra Life ou un Superplay spécial entre deux titres jpops éreintants. Pourtant, cocorico, la France, a su se montrer grâce à un restream en “simulcast” complet et commenté mais aussi par l’intermédiaire de dons ciblés qui ont permis de “queneller” – pour reprendre l’expression de la communauté qui nous permet de lui certifier une velléité souterraine & white trash ; certains défis comme renommer un dresseur Pokémon ou faire jouer le speedrun de Gta Vice City le jeu réglé en Français. Cette mobilisation française était unique dans le monde preuve de notre capacité d’organisation sur des projets de niche, preuve aussi de notre capacité à tout réaliser, en tant que public lambda, pour ne pas faire l’effort d’écouter trois ricains lire des tweets de dons, faire des blagues hormonalement dégénérescentes ou expliquer comment on skip une cutscene sur Zelda: Twilight Princess selon son placement ; tous persuadés que quelqu’un d’autres le fera.

Le succès de SGDQ et la place qu’il a pris sur twitch m’ouvre une réflexion sur la situation du superplaying (dont le speedrun est affilié) dans l’univers du “gaming” en France. Il y a des guerres intestines évidentes dans les jeux vidéo, celles qu’on évoquent le plus facilement sont les guerres de consoles (Nintendo vs Sony vs Microsoft < PC) ou de licences (PES vs FIFA / Watch dogs vs GTAV) mais plus subtilement il existe une véritable rivalité entre progaming & superplaying (dont le speedrunning est affilié) qui ne dit pas son nom. Le caster MisterMV, qui en plus d'officier sur sa chaine twitch a organisé un temps le "speed n'imp" sur Ogaming Tv (webtv essentiellement dédié à l'esport) et aimait à ironiser sur la nécessité, l'obligation même, de tempo le drake middle (un mélange d'expression liée à League of legends), chaque fois que son émission se retrouvait décalé/déprogrammé par un match qui ne veut jamais finir. Cette pique gentillette du bon gars agacé qui s'en fout pourrait paraître anecdotique.

Il faut comprendre que le progaming n’arrivera jamais à dépasser son public niche : émancipé de sa culture “mod” il est devenu un simple outil de communication pour que les éditeurs de jeux vendent des potions de 2px² aux lambdas – 9,99€ – je faisais déjà cette “vanne” dans la part1. Le spectacle proposé par League of Legends, bien que mis en scène comme un match de NFL et dont les acteurs sont des salariés de l’éditeur – une hérésie totale quand on met en avant l’aspect “sport”, est ennuyant aux 5 premières minutes rien qu’avec le choix des personnages et son lot de “pick” / “counter pick” / “ban” et sérieusement je vous invite à mater si vous n’avez aucune idée de la définition du non sens “oh il a pris une énième elfe à poil LE METAGAME EST REDEFINI *applause* *applause*”.

Superplaying & progaming cohabitent encore cordialement mais ils ont des parts de marché inexplorées dans le jeu vidéo spectacle à se disputer rapidement. Et l’avantage est au superplaying : les jeux pratiqués peuvent être ceux de ma petite sœur/de mon enfance (donc connus par toutes les daronnes) ou ceux visuellement compréhensibles en un clin d’œil (comme les patterns exagérés des danmaku CAVE) ou encore les jeux musicaux entraînant (Pop’n Music). Aligner un rush zerg middle tempo b3 à côté d’un super mario world bouclé dans l’heure, pas besoin d’être devin pour savoir où ira le mass public. Par son format ultra accessible, peu onéreux dans sa gestion et sa capacité à amuser, le superplay quitte déjà les actions caritatives et la promotion bénévole “pour le plaisir” et va finir par remplir les plannings de conventions où les organisateurs commencent à comprendre le début de lassitude du public (toujours plus exigeant et zappeur) devant un énième “Marcus joue à Virtua Fighter vs Joueur du Grenier en costume de canard” – attention ne pas voir de hate ici, je suis le premier spectateur de Chez Marcus. Quand ils ne créent pas eux même leur propre convention (cf Stunfest).

Le succés de la #SGDQ2013 a vu une communauté française affronter un sentiment paradoxal : fière de la mobilisation sans précédent et de nouveaux prétendants au “rush”, elle est confrontée à une nouvelle “hate testostéronale” franchouillarde qui leur reproche de ne plus être “assez vrai” et tout ce syndrome de “c’était mieux avant” inhérent à toute une communauté qui commence à s’étendre. J’ai pu le constater sur le canal twitch de la SpeedDemoArchive en faisant le faux naïf “y-a-t il un restream fr?” première réponse : “oui mais tu t’amuseras plus en restant ici”. Dans le même temps, les primo-superplayers sont obligés de constater qu’un lot d’arrivistes tente de prendre les places sans respecter les codes implicites inhérents à l’intégration & progression. Tant est si bien qu’avant même son explosion et sa médiatisation, les superplayers se replient sur eux-même et affrontent une première crise existentielle : faut il se retourner vers la communauté U.S. qui les a accueilli bras ouvert et assume son rôle très américain d’entertainment-wecare-competition s’assurant la modération et le tri des “llamah” ? ou faut-il assumer le nouveau statut et créer la communauté franchouillarde au risque de tuer un peu le superplay qualitativement durant un temps ? Je leur laisse la réponse, car au fond je m’en fous, ce qui m’intéresse ici c’est l’évolution d’une communauté élitiste qui ne sait pas trop quoi faire de son talent et de ses perspectives énormes. Un cas d’école.